Asteggiano is a painter

Interview

Par Valérie Salva de Villanueva
Vekava Art Contemporain

116, Avenue des Champs Elysées
Paris
Juin 2002

 

Valérie Salva de Villanueva : Comment vous est venue l’idée de cette installation ?

Asteggiano : « Il y aura toujours un chien perdu quelque part qui m’empêchera d’être heureuse » (disait « La Sauvage. » de J. Anouilh) ; je suis née comme ça !!!
Comme tout le monde, je vois la télé, écoute la radio ou lis les journaux alors, je vous raconte pas le nombre de « chiens » ! Comme tout le monde (ou presque) je vois que notre civilisation est en train de sombrer dans la décadence : l’expérience des civilisations passées, hélas, ne nous sert à rien, nous revoici dans la Rome Antique, ou « La Genèse » : Sodome et Gomorrhe, ça vous dit quelque chose ? Est-il encore temps d’éviter le déluge ?? Le monde réclame « du pain et des jeux » !!! Le plaisir avant tout, le plaisir à n’importe quel prix, le ridicule et la honte ne tuent plus depuis longtemps ! Mais
A-t-on le droit de construire son plaisir sur le malheur des autres ?????
Un soir, au hasard d’un « zapping », j’ai vu une émission de Bernard de la Villardière : « Ca me révolte. ». Là, des journalistes et des associations s’opposaient, sur le sujet « pédo-criminalité », à
un personnage «  important  » du Tribunal de Nice ; ce dernier « ne comprenait pas » !!!
Je décidai alors de faire quelque chose ; la peinture n’étant pas appropriée, pourquoi pas une installation ?
Déjà, j’étais « un petit peu énervée » !
Suite à cette émission, j’ai lu « Le livre de la honte. »  De Laurence Beneux et Serge Garde ;
(Si vous ne l’avez pas encore lu, faites-le.) Vous vous rendrez compte que tous « ces gens » agissent selon leur cul et dans une quasi totale impunité
Qu’ils sont organisés en réseaux très puissants sur le Net.

A Paris en mai 2002, lors d’une conférence de presse au Club de la Presse, j’ai vu quelques photos extraites des CD Rom (plaisir et catalogues pédodocriminels) je n’en parlerai pas, les mots n’existent pas !!! Imaginez le pire, vous y êtes !!!
Durant cette même conférence, un intervenant se vantait : « à partir de la photo d’un petit bout d’oreille on peut retrouver quelqu’un » : « il peut le faire ! » Si ces mots étaient drôles dans la bouche de Pierre Dac ou de Francis Blanche, en l’occurrence, je les trouve tout simplement SCANDALEUX !
On le sait, la « pédophilie » a toujours existé et, lorsque « ça » se passe dans les familles, on l’apprend toujours trop tard MAIS, dans le cas présent, il s’agit de commerce d’enfants, de meurtres à l’échelon mondial  et, tout ceci est su et reconnu !!! les CD Rom-catalogues se « perdent » dans les bureaux des juges, dorment dans les commissariats !
L’Etat en a les moyens mais ne fait pas grand chose, ou de façon extrêmement discrète !!!!
Dans ce contexte, cul et argent son intimement liés, les sommes échangées sont considérables où vont-elles ????
Oui, je « parle mal » mais pour moi, les « gromots » sont autres !! Dans quelle catégorie classez-vous : « torture », « enlèvement », « mise à mort », « vente d’enfant », « prostitution », « viol »….. ???????

Si nous n’agissons pas davantage, immédiatement et de façon plus efficace, les enfants étant notre avenir, il n’y aura personne pour profiter de ce « jolimondécolo » que ce même Etat s’applique à nous fabriquer !
Il FAUT briser ce tabou, tout le monde a le droit et le devoir de savoir ; la vérité ne doit pas être édulcorée ; le mensonge laisse des séquelles indélébiles.
« Promenons-nous dans le bois » mais en faisant vachement gaffe parce que le loup y est !!!!

VSDV :Combien de temps vous a-t-il fallu pour créer cette installation?

A : Cette question recoupe un peu la première : la période de création commence en même temps que l’idée. Un besoin naît dans la tête et très vite, une image se substitue à lui. Au départ, elle est un peu floue, elle prend « corps » petit à petit. Le challenge est de trouver le « comment » exprimer le dégoût, la révolte… sans voyeurisme, pas pour « faire pleurer dans les chaumières », sans les mots, sans les images de la réalité (surtout : ne pas employer les moyens des pédo-criminels : photos, noms, visages, mots ; surtout ne pas leur servir de tremplin, ne pas leur fournir d’éléments à critiquer, ne pas ouvrir de possibilité de discours, ne pas leur donner la possibilité de se chercher des excuses psychologiques ou autres.

Il y a les enfants, eux ne sont pas des poupées de chiffon ; leur vie, un jour qui n’était certainement pas beau, a basculé dans l’horreur et même si les apparences ne le montrent pas toujours, ils sont marqués à tout jamais

Non, je ne dévie pas votre question :

Un matin vous vous levez et vous entendez à la radio qu’un môme, encore, a été enlevé, qu’un môme a été « retrouvésanvidansuntérinvague », un môme, encore un !!!!

Alors, la rage vous prend, et vous vous lancez ; en travaillant, les idées viennent, se transforment, se concrétisent…

En fait, la création a pris des années, mais la fabrication n’a durée que trois mois ; trois mois sans me poser la question « ça va plaire ou non ? » ou « Est-ce de l’art ? » A cette dernière question, Malévitch répondait : « L’art ne pose pas cette question. »

 

VSDV : Vous avez semble t- il, volontairement rejeté les produits manufacturés, pourquoi ?

A : Pas totalement si on considère les murs et les masques.
En ce qui concerne les murs , il y avait plusieurs contraintes : la « pièce » est spacieuse (4 M. / 7 M. / 3 M. de haut), il fallait donc trouver une solution :
- facile à monter et à démonter,
- légère à transporter,
- supportant les diverses manipulations et déménagements,
peintre, j’ai naturellement pensé aux toiles sur châssis.
Les masques aussi sont un produit manufacturé
Je voulais des visages anonymes et sans caractère ; ce qui « gêne » (excusez l’euphémisme !) dans la pédo-criminalité n’est pas le nom, l’âge, la race ou le sexe du criminel, ce qui « gêne » c’est précisément qu’il soit pédo-criminel . En ce sens, tous les pédo-criminels ont le même visage.
Un masque pourtant se démarque, celui du juge. Son rôle est important, il devrait être protecteur ; l’enfant, s’il lui en reste la force lui parle « douleur ». Le juge l’écoute, le croit… enfin… parfois ou peut-être ! Pourtant, le plus souvent, il ne lui répond pas « cœur » mais « article N°/x » de notre petit livre rouge, « Lecodepénal » !!?!? Le juge est un juge et un juge n’a probablement jamais été un enfant.


VSDV : Alors, pourquoi ces étiquettes ?


A:
Parce que l’habit ne fait pas toujours le moine, parce qu’il faut être toujours vigilent ! Lisez la presse, vous en conviendrez. Au départ ces étiquettes étaient vierges, mais les « regardeurs » m’ont demandé d’inscrire des noms ; pourquoi pas ? Ils en avaient besoin ; à leur demande, j’ai rajouté : « un grand-père », « un ami de maman », « un prof d’informatique »… et… la liste s’allllllonge alors que je souhaiterais les gommer.
Quant aux poupées et nounours , la démarche était de parler des enfants sans les représenter, de dire leur souffrance sans en parler, de donner des images pour des maux, du « ressenti ».
J’ai choisi des symboles de l’enfance. Au départ, j’avais pensé utiliser de vrais nounours, de vraies poupées mais Quel est l’enfant qui n’est pas attaché à son nounours ? (Moi, j’ai encore le mien !!)
Les poupées, de leur côté sont trop « réelles ».
D’autre part il ne fallait pas faire « mignon », il ne s’agit pas d’un conte de fées, on parle ici de l’horreur, de mise à mort, de milliers de « Mozart assassinés » de l’insoutenable…. Les poupées et nounours du commerce sont trop sympa et je n’ai pas le cœur à les dépecer.
Ceux que j’ai fabriqués sont simplement des morceaux de chiffon de récupération cousus ensemble et bourrés de poches en nylon. Des morceaux de chiffon, on peut les déchirer sans scrupule, on peut les repriser, les coudre à l’endroit ou à l’envers ; des morceaux de chiffon, ça n’a pas de cœur, qu’importent leurs blessures, leurs cicatrices !!!
Au-dessus du lit-cage où l’enfant n’est plus, un mobile à ne pas s’endormir :
Poupée de chiffon mal fichue et CD Rom affichant la réalité, les chiffres de la HONTE ; ces chiffres là sont bien réels, ce sont des statistiques, elles nous ramènent aux masques. Derrière chaque chiffre un enfant est là, un vrai !!!

Pour finir, il y a les épouvantails :
Ces derniers ne sortent pas tout droit du « Magicien d’Oz », ils ne sont pas non plus les frères de ceux qui, dans vos jardins, surveillent vos cerises ! Ceux-là n’ont rien de sympathique ; il y a l’exhibitionniste, celui qui fait la sortie des écoles tandis que l’autre « achète » sa proie avec un bonbon. N’oublions pas la racine du mot : épouvante, terreur. Je ne pouvais donc pas utiliser les soit-disant « épouvantails » décoratifs, sympathiques et rigolards du commerce. Ces deux personnages sont fabriqués en produits de récupération, vieux vêtements, bois, métal et paille

VSDV : Dans votre choix de couleur l’esthétique est- elle entrée en ligne de compte ?

A : Le « regardeur » se trouve devant une pièce où, hormis le noir et l’ocre, les couleurs sont absentes. Les couleurs, c’est la vie et la vie, ici, est mise entre parenthèses.
Seules quelques notes de rouge suggèrent la violence, violence physique ou morale. Nous sommes dans le monde des enfants qui ont subi des pédo-criminels alors, le rouge vient entacher la pureté du blanc, salir l’enfance.
A juste titre vous évoquez le côté esthétique ; l’installation est composée comme un tableau en respectant tout ce que cela comporte comme règles. Si le thème impose l’aspect « destroy », il y a quand même un côté soigné et une construction rigoureuse.


VSDV : Avez-vous conscience d’avoir recréez un univers qui s’approche de celui de Perrault, v ous adressant à des adultes vous essayez de leur faire retrouver leurs terreurs enfantines, pourquoi avoir choisi ce chemin ?

A : Nous vivons dans un monde qui s’éloigne des vraies valeurs ne connaissant que celle(s) du profit et (ou) du plaisir immédiat. Parler à un adulte de cette chose, sous le portefeuille, qui s’appelle « cœur » ne peut, à mon avis, que passer par son cœur d’enfant. Pour le faire réagir, Il faut que sa propre peur soit « égoïste », qu’elle lui parle de lui et pas du voisin ; « parlez-moi de moi, il n’y a que moi qui m’intéresse. » ! On garde toujours la mémoire de l’enfance. Il doit savoir que cette enfance détruite aurait pu être la sienne et sera peut-être demain celle de son fils, de sa fille…

VSDV : Quand on travaille sur un tel projet y a-t-il des moments ou l’horreur devient telle que l’on doit s’obliger à continuer ? avez-vous été tentée d’adoucir les choses ? L’avez vous fait ? Vous êtes vous dit c’est trop, je ne pourrais pas ?

A : A dire vrai avant n’importe quelle création les choses mûrissent en vous et un jour, il faut qu’elles sortent et (même si la somme de travail est considérable) tout se fait presque tout seul. J’ai tout de même privilégié la façon « soft », le sujet est assez dur comme ça ! Pourtant, il est vrai qu’en prenant un peu de recul face à chaque élément terminé je le trouvai bien plus fort que ce que j’avais imaginé. Par exemple, le jour où j’ai accroché le mobile au-dessus du lit, l’image m’a choquée et pourtant c’est moi qui l’ai fabriqué de toute pièce ! Je l’ai montré à une amie qui m’a dit : « tu vas trop loin ». Le soir, j’apprenais la définition de « vidéo snuff » (vidéo ou film ou les enfants sont torturés, violés, tués en direct ; vidéo ou film commercialisés sur le Net pour environ 20 000 $ US). Alors : Ca veut dire quoi : « aller trop loin ? »
Je me suis obligée à aller encore plus loin que ce trop ; Tout le monde doit savoir.

VSDV : Dans un tel sujet il est très difficile d’établir la limite entre dénonciation et prosélytisme ? Est ce que cela était une de vos craintes ?

A : En réalité, je n’ai pas pensé à tout cela. J’ai choisi de faire une « installation » plutôt qu’une série de tableaux ou d’écrire ; je suis d’accord avec la définition de : Paul Ardenne, Pascal Beausse, Laurent Goumarre (Pratiques contemporaines L’art comme expérience. )

« Les artistes sont aujourd’hui des passeurs. En recyclant des images, réelles ou fictionnelles, ce qu’ils proposent, ce ne sont plus des oeuvres, ni même des objets d’art, mais des processus, des propositions de situations à expérimenter en commun... La question devient alors comment ce monde nous est raconté, comment une histoire est racontée et comment on la reçoit.

Dans ce processus, le spectateur s’intègre à l’œuvre en s’efforçant de fabriquer lui-même une histoire située entre réalité et fiction où son déplacement lui sert d’outil pour lire le monde... »

Ma seule crainte serait plutôt que les gens n’aient plus de conscience, qu’ils passent à côté de l’installation sans réaction. Elle « devait » sortir comme ça et j’ai choisi de ne pas utiliser de mot. C’est vrai, je dénonce mais je ne suis pas « le joueur de flûte », personne n’est obligé de me suivre !

VSDV : « Le poids des mots, le choc des photos »…le choc visuel se dispense pour vous de mot à part ce « J’accuse », mais il ne suffit pas d’accuser, de qu’elle manière pensez vous pouvoir utiliser votre installation pour faire reculer la pédo-criminalité ?

A : Oui, je le reconnais, « J’accuse » ! Ce terme ne signifie pas seulement « dénoncer », il ne faut pas oublier une autre de ses significations : « faire ressortir » Sur ce coup-là, j’accuse un dégoût profond alors j’accuse les gens qui le provoquent. Je souhaite que cette installation soit vue par le plus grand nombre de gens Que ces gens-là se posent des questions, qu’ils réagissent, qu’ils parlent à leurs enfants Que chacun prenne conscience que « ça n’arrive pas qu’aux autres » Que les bois où les mômes se promènent aujourd’hui c’est le Net et dans ces bois-là, on peut y ramasser des myrtilles et des fleurs, mais si l’on n’est pas prévenu, on peut aussi y rencontrer le loup et s’y faire croquer
Si l’installation a cet effet, ce sera déjà beaucoup

Félix Leclerc chantait :

"Quand les hommes vivront d’amour
Il n’y aura plus de misère
Les soldats seront troubadours
MAIS nous… nous serons morts mon frère."

 

A nous de prouver que ce n’est pas vrai, alors …

Les poupées de chiffon redeviendront enfin des enfants.

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